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Il était de bon ton, au début des années 1970, de célébrer la « terre de miel et de lait » et le « modèle de coexistence intercommunautaire » qu 'était censé représenter le Liban. La réalité était tout autre: un conflit qui devait durer une quinzaine d'années explosa le 13 avril 1975. La durée des affrontements et l'acharnement des combats ont révélé la gravité de la situation. Aujourd'hui, le temps de la paix est revenu. Comme souvent en pareil cas, certains mirent la déflagration sur le compte de facteurs extérieurs, ce qui permettait aux Libanais de s'exonérer des responsabilités qui leur incombaient. De fait, il ne manquait pas d'éléments extérieurs pour tenter d'expliquer les raisons d'une guerre qui, au début, n'osait pas dire son nom. Les raisons d'un conflit En premier lieu, le Liban faisait partie intégrante, qu'il le voulût ou non, d'une région du monde agitée par les conflits ïsraélo-arabe et israélo-palestinien, et il lui était difficile de demeurer au bord du champ de bataille, sans jamais participer aux combats. La spécificité de sa population jetait même le doute, aux yeux de certains censeurs, sur la sincérité d'une « arabité » qu'il lui fallait proclamer plus souvent qu'à son tour. Ce n'était pas faute d'avoir donné des gages de sa loyauté à l'égard de la cause arabe suprême : la révolution palestinienne. Le Liban, en effet, plus que tout autre, avait accueilli les vagues successives de réfugiés que produisait chaque guerre, d'ailleurs sans doute au-delà du raisonnable. La présence de plus en plus massive et puissante de Palestiniens qui, en particulier après qu'ils eurent été chassés de Jordanie en septembre 1970 (septembre noir), transformèrent le pays en « sanctuaire », mit le Liban dans une situation inconfortable. Confronté à l'existence d'un véritable État dans l'État, le Liban ne maîtrisa plus les actions qui étaient menées ou élaborées par les Palestiniens depuis son territoire et se trouva de facto engagé dans le conflit. Les raids des Israéliens, qui s'étaient arrogé un droit de suite sur le territoire libanais, ne pouvaient être contrecarrés par une armée inférieure en nombre et en puissance, d'autant plus que le pouvoir politique ne semblait pas vouloir mettre le doigt dans un engrenage qui pouvait lui être fatal. En 1974, l'OLP, après une longue lutte armée d'où le terrorisme n'avait pas été exclu, opta pour la diplomatie. Yasser Arafat, son chef, reçu à l'ONU, prononça un discours historique proposant à ses adversaires de choisir entre le « rameau d'olivier » qu'il tenait dans une main et le « fusil » qu'il tenait dans l'autre. Le président de la République libanaise de l'époque, Sleiman Frangié, prit la parole au nom de tous les Arabes et rappela qu'il n'y avait pas, dans l'histoire, l'exemple d'un peuple qui ait combattu pour sa liberté et qui n'ait pas fini par avoir gain de cause. Le discours de Yasser Arafat fut interprété par les Israéliens et par leurs amis comme un danger supplémentaire: si les Palestiniens entraient dans une phase pacifique et obtenaient une reconnaissance internationale qui ne les cantonnait pas dans leur statut de « réfugiés » ou de « terroristes », le rapport de forces international risquait fort de se renverser. Il devenait donc urgent d'en finir une fois pour toutes avec la « Centrale palestinienne ». Le discours du président libanais, quant à lui, fut considéré par beaucoup, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, comme l'entrée du Liban dans la confrontation. Quelques semaines plus tard, d'ailleurs, une réunion interarabe tenue au Caire votait des crédits militaires pour l'armée libanaise. Le processus était enclenché. Palestiniens et Libanais allaient en faire les frais. Les premiers se trouvaient mêlés à un conflit qui n'était pas leur préoccupation principale et perdaient, avec la guerre, le « sanctuaire » où ils pouvaient décider d'une politique autonome. Le conflit aboutit à leur expulsion du pays. Les Libanais, quant à eux, se trouvaient déstabilisés pour longtemps. En effet, nombreux étaient ceux, en particulier parmi les chrétiens, qui ne voyaient pas d'un bon oeil le pays entrer à reculons dans la guerre avec Israël. Le 13 avril 1975, un accrochage entre phalangistes et Palestiniens fait 27 morts parmi ces derniers. L'étincelle, volontaire ou non, s'est produite ; nul ne pourra plus arrêter un processus de destruction qui va durer plus de 15 ans. Une guerre civile et étrangère Les affrontements opposent partis chrétiens phalangistes de Pierre Gemayel et Parti national libéral (PNL) de Camille Chamoun aux Palestiniens et à ce qu'il est convenu d'appeler alors les « islamo-progressistes », en particulier le Parti socialiste progressiste (PSP) de Kamal Joumblatt. Très rapidement, les combats aboutissent au partage de Beyrouth en deux, Beyrouth-ouest, musulman, et Beyrouth Est, chrétien. Ce retranchement dans des sanctuaires plus ou moins homogènes accentue le fossé entre communautés, d'autant plus qu'au combat à l'arme lourde et légère s'ajoutent enlèvements, voitures piégées, exactions des tireurs embusqués. La destruction du centre-ville commence à cette époque par la « bataille des grands hôtels ». Le camp palestinien de Tell Zaatar, situé en zone chrétienne, tombe après plusieurs mois, ce qui donne lieu à des scènes pitoyables. En mai 1976, Pierre Gemayel (qui n'est que chef de parti) fait appel à l'armée syrienne pour s'interposer entre les belligérants. La Ligue arabe décide alors de constituer, en octobre 1976, une « force arabe de dissuasion » (FAD), dont il ne restera en fait que la composante syrienne. La situation se calme relativement. En 1978, Israël lance une série d'offensives contre les Palestiniens dans le sud du pays et s'installe peu à peu avec l'aide de dissidents de l'armée libanaise (Armée du Liban-Sud). En 1982, Israël décide de mettre un terme définitif aux actions des Palestiniens depuis le Liban. Ariel Sharon, son ministre de la Défense, ne lésine pas sur les moyens. Il occupe le sud du pays, met le siège devant Beyrouth. Après quelques mois, les Palestiniens se réfugient à Tunis. Quelques mois plus tard, les derniers éléments se reconstituent à Tripoli, d'où ils sont chassés, cette fois par la Syrie. Des bateaux français les recueillent. Ce sera la période tunisienne de l'OLP. Le 23 août 1982, Bechir Gémayel, fils de Pierre, est élu président de la République; il sera assassiné le 14 septembre de la même année dans des conditions obscures. Pendant ce temps, alors que la « révolution » iranienne bat son plein, des mouvements chiites comme Amal ou le Hezbollah se développent. C'est la période des enlèvements d'otages occidentaux. Enfin, le général Michel Aoun ayant succédé de manière temporaire au président Amine Gemayel, dont le mandat était arrivé à son terme, et ayant lancé, selon sa propre expression, une « guerre de libération nationale » dirigée contre la Syrie et Israël, le camp chrétien va se déchirer. Les Forces libanaises de Samir Geagea affrontent alors l'armée du général Aoun. La chute de ce dernier, le 13 octobre 1990, est considérée comme la fin de la guerre. Il est probable que la confrontation n'aurait pas été aussi sévère si le pays avait connu une solidarité nationale assurée. Le Liban, en effet, cumulait des contradictions d'ordre économique et social (en d'autres temps on aurait parlé de contradictions de classes), des antagonismes religieux (sinon comment expliquer le repli sur les ghettos confessionnels ?), des divisions claniques (la plupart du temps les partis politiques n'étaient que la face politique, stricto sensu, des groupes féodaux traditionnels). La combinaison de ces facteurs devait donner un mélange détonnant et particulièrement violent. On peut donc dire, sans risquer de se tromper, que facteurs extérieurs et intérieurs se sont combinés pour mettre le Liban à terre. Ce n'est pas ici le lieu de montrer dans le détail quel rôle a été joué par la Syrie, dont les « bons offices », non dénués d'arrière-pensées, ont débouché sur une présence vigilante et ferme. Pas plus que de souligner l'action visible et invisible d'Israël pour mettre à mal le « modèle libanais », y compris avec des complicités internes. Ce n'est pas non plus la fonction d'un guide de voyage d'analyser le rôle d'une grande partie de la classe politique libanaise, plus préoccupée de la protection de ses intérêts que de ceux des Libanais. Ce n'est pas non plus le lieu pour qualifier l'attitude de la France ou des États-Unis, de l'Iran, de l'Irak, des États arabes en général. Il suffit de rappeler que le pays est devenu la caisse de résonance des contradictions régionales, nationales et internationales, pour comprendre l'étendue des dégâts. Dégâts matériels, que l'on tente de réparer aujourd'hui, dégâts humains et moraux dont les traces risquent de demeurer longtemps comme une plaie prête à se rouvrir. La paix ne s'est pas faite toute seule, loin de là, et sans qu'auparavant, dans un dernier hoquet de folie meurtrière, les chrétiens ne se soient déchirés entre eux. Pour autant, les problèmes ont-ils été résolus ? La guerre du Liban est donc terminée, du moins si l'on considère que la guerre est l'expression militaire de divergences et d'affrontements entre groupes nationaux, ethniques, culturels et confessionnels différents. En effet, les armes se sont tues, depuis le 13 octobre 1990, date à laquelle l'armée syrienne appuyée par l'aviation réussit à déloger le général Aoun du palais de Baabda, siège de la présidence de la République, sur les hauteurs de Beyrouth. Après s'être réfugié à l'ambassade de France, il partit en exil en France. Un an auparavant, en octobre 1989, les députés libanais, réunis à Taëf, en Arabie Saoudite, avaient adopté un document dit d'Entente nationale, sous l'égide syrienne, accompagnée d'une couverture arabe particulièrement saoudienne - et internationale quasi unanime. Près d'un demi-siècle après l'indépendance du Liban en 1943, ce document mettait fin à la première République libanaise et réaménageait surtout le Pacte national, cette fameuse convention non écrite qui durant trente ans avait régi les relations intercommunautaires au Liban, avec ses contradictions, ses excès, ses dérapages, mais aussi avec ses qualités qui tenaient à la volonté de vivre ensemble exprimée par toutes les communautés libanaises. Ce document est censé gérer les nouveaux rapports des Libanais avec les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, avec l'administration, ainsi qu'avec les pays voisins, notamment la Syrie, en un mot, gérer la vie quotidienne du citoyen dans ses rapports avec l'État et la société. Il réaffirme la souveraineté, l'indépendance, la liberté et l'unité libanaises. Cet aspect des choses, qui va sans dire sous d'autres cieux, pourrait paraître inutile. Il retrouve néanmoins toute son importance lorsqu'on sait les dangers auxquels le Liban reste exposé. |

